Dimanche 31 mai 2015. Piscine du Rhône.
Sian déplie son drap de bain noir au bord du bassin et se pose en
vrac, un bouquin à la main. Elle l’ouvre et le dévore, comme
chaque fois qu’elle le relit. Rien à foutre du genre érotique,
c’est le côté barré des personnages qui la fait vibrer. Et y a
pas grand-chose qui la fasse vibrer.
Après quelques pages, le mal de dos revient, lancinant. Putain de
scoliose. Elle se mordille le bout des lèvres. Pas un mot, pas un
râle : elle intériorise. Gamine, une histoire l'a marquée,
celle du jeune spartiate qui planquait un renard volé sous son
manteau et préférait se faire bouffer les entrailles plutôt que de
déballer le produit de son larcin. Elle y repense en zieutant le
bassin. D’une certaine manière, le garçon lui a enseigné une
leçon de stoïcisme qu’elle s’est efforcée depuis de mettre en
pratique. Elle soupire. Quelles conneries !
songe-telle. Elle se dit qu’elle ferait mieux de nager pour
soulager son dos. Elle se décide enfin à changer de position. Le
soleil de mai ne brûle pas encore sa peau diaphane et déjà elle
replie son drap de bain sur elle, dans une sorte de réflexe
protecteur. Elle s'apprête à rouvrir son livre quand une sensation
de chaleur désagréable l'envahit. Elle sort un pendentif de sous
son T-shirt Tod Browning’s Freaks. Le camée rose détonne,
entre ses fringues noires et
son piercing à la lèvre, mais elle le chérit comme une relique en
le serrant au creux de sa main. C’est tout ce qui lui reste de
Lili. Maman.
Il y aura bientôt dix ans que Sian a perdu sa mère.
Elle reçoit des éclaboussures, lève la tête et voit courir une
bande de crétins hurlants et
dégoulinants de flotte : des teenagers besogneux
qui s'escriment à arracher un sourire à trois pimbêches assises
sur le bord. Mais Sian ne
leur en veut pas, elle reste zen. Ils plongent. Une clameur monte,
un concert de réprobations des baigneurs dont le bel
alignement vient d'être chamboulé. Ils se plaignent des vagues et
trombes d'eau déferlant sur leur brushing et sur leur progéniture.
Sian gamberge. Elle imagine ces braves gens victimes d'une
épidémie de gastro foudroyante au milieu du bassin, pliés en deux
dans un maelström de matière organique. Elle en retrouverait
presque l'envie de se marrer.
Le maître-nageur ne tarde pas à intervenir pour calmer les ados,
alors Sian se tourne à nouveau ; elle ne veut pas assister à
une démonstration d'autorité. Son regard se pose sur un couple qui
se bécote, sur des mains baladeuses et sur un maillot de bain
impudique. Elle essaie de décrypter leurs messages cachés, de
deviner leurs mots secrets. Facile. Elle les trouve mignons mais
tellement lointains ; à des années-lumière de son système
solaire. Et puis, il y a ceux qui
ne lâchent pas
leur portable, les célibataires qui s'emmerdent et celles qui
savourent leur tranquillité.
Timmy la rejoint et s’allonge sur le drap de bain posé juste à
côté.
— Ah, Sian, elle est bonne ! Tu devrais y aller, je te
promets !
— Ouais. Je sais.
Le jeune garçon la connaît par cœur. Quand elle s’est pointée
en retard au fond de l’amphi le jour de la rentrée, avec son look
de croque-mort, sa mine renfrognée et ses réparties assassines, il
l’a captée tout de suite. Le genre qui effraie ses contemporains,
son genre de prédilection. Timmy
baigne dans le milieu underground et ses performances arty
outrancières,
alors il lui faut plus qu'une petite nana gentiment
barrée pour le dérouter. Il a vite pigé aussi que si la
teigne témoignait un intérêt sincère pour sa personne, elle
n’entendait pas moins s’en tenir à une relation d’amitié. Il
repart à la charge.
— Une bonne séance d'exercice
te ferait pas de mal avant de finir tes révisions... si ?
Sian soupire. Elle sait qu’elle va avoir droit à son couplet sur
la condition physique, la santé grâce au sport et à un régime
alimentaire équilibré. Celui-là, il n’a pas choisi la fac de
médecine par hasard ! Pour corser le tout, Timmy est
hypocondriaque. Quand il n’est pas plongé dans un dictionnaire
médical, il scrute la moindre éraflure, le moindre bouton sur sa
peau, désinfecte la plus petite griffure. Il est grave !
Elle rouvre
méticuleusement son livre et se replonge dans les arènes de
Séville.
— O.K., conclut Timmy. J'ai pigé : t'as pas bossé tes
exams...
Sian soulève ses lunettes, dévoile ses yeux bridés et le fixe.
— Tim, j'ai déjà mon père sur le dos. Pas toi !
La jeune fille aperçoit derrière lui les aiguilles sur la pendule
de la piscine. 17 h. Bientôt l'heure ! Elle
range son camée sous son T-shirt, roule son drap de bain, ramasse
ses affaires à l'arrache et jette le tout dans son sac.
— Putain, je vais être à la bourre ! Faut que je file
au musée !
Elle baisse d'un ton et demande à Timmy :
— Tu viens pas ?
Il semble accaparé par une nouvelle découverte : une rougeur
sur son torse qu’il inspecte avec un soin calculé. Greg sera au
musée et Greg l'emmerde au plus haut point, Sian le sait. Elle
n'insiste pas. Timmy l'interpelle au moment où elle tourne les
talons.
— Sian ! T'as pas bouffé tout à l'heure, si ?
Elle plonge la main au fond de son sac en bordel et, après une brève
fouille, en sort un paquet de barres chocolatées qu'elle agite. Elle
affiche un sourire forcé avant de décamper.
Il regarde sa silhouette filiforme s'éloigner puis disparaître en
direction des vestiaires. Aussi mignonne que tête de lard :
elle est faite pour lui, aucun doute.
Et Sian est une enfant brisée. Là-dessus non plus, il n'a aucun
doute.